CHAPITRE XXXIII
Lorsqu’il pénétra dans son cabinet de travail, Picard, l’intendant de la marquise de Listerac, ne s’attendait pas à trouver les deux frères Roquebère, son valet ne lui ayant fait part que de la visite d’un avoué, comme si les jumeaux n’en faisaient qu’un. Il sourit de ses dents de carnassier, les regarda d’un air gentiment protecteur.
— J’ai appris que vous aviez trébuché sous les roues d’une dormeuse, une grosse berline de voyage. Par chance vous voilà sain et sauf. Que venez-vous m’annoncer de fâcheux aujourd’hui ? Quel complot, quelle machination menacent madame la marquise ? Persistez-vous à penser qu’on veut l’attirer au-delà des Pyrénées pour l’assassiner ?
— Je suis heureux de vous apporter la bonne nouvelle. Le couple dont il y avait lieu de craindre le pire se trouve désormais à la Force, sur le point de comparaître devant le juge d’instruction. Mais d’ores et déjà la police a réussi à obtenir de cet homme et de cette femme des aveux très suffisants.
Hyacinthe, la mort dans l’âme, fixait Picard tandis que son frère répondait avec jubilation.
— À propos, monsieur Picard, nous avons appris dernièrement que durant seize années vous aviez servi les Kerchon avec une telle constance et une telle fidélité qu’ils vous recommandèrent à madame la marquise, en même temps qu’ils la faisaient héritière de leur magnifique domaine et de tous leurs biens. En fait, c’est son mari qui fut l’heureux légataire, et nous avions oublié que sa fortune s’accrut fortement de cette succession. Le marquis était à cette époque-là en grande difficulté financière. Vous portiez le nom breton de Plouarec à une époque. C’est à Londres que vous prîtes celui plus commun de Picard. Pour échapper aux agents secrets de Napoléon ?
Depuis que Narcisse parlait, l’intendant ne bougeait plus, ne cillait même pas, devenait un roc insensible à toutes attaques. Vingt-six ans consacrés à une vengeance implacable s’écroulaient avec ces précisions accusatrices, mais il gardait son sang-froid.
— Vous êtes donc passé au service de la marquise et vous avez estimé qu’elle pourrait vous aider dans la poursuite de votre dessein. C’est vous qui avez fait venir en France Adriana Ramirez et son époux, Benito Ovieto, leur laissant entrevoir comment améliorer grandement leur fortune, tout en se vengeant de ce beau-père colonel français, hélas mort depuis 1809, en la personne de son fils, Pierre Malaquin. Cette fille violente, rancunière, sans scrupules, n’a pas hésité une seconde et, sous différentes apparences, avec un art consommé du travestissement, a commencé son épouvantable besogne de pourvoyeuse de mort, aidée par un mari, Benito Ovieto, ancien guérillero de la guerre d’Indépendance qui opposa les Espagnols aux armées de Napoléon. Depuis, ce sans-le-sou avait basculé dans la criminalité, faisait partie d’une bande ravageant les campagnes.
— C’est ce que la police espagnole a expliqué par télégraphe à nos policiers français, précisa Hyacinthe, sortant enfin de son silence. Cette dormeuse qui a failli me tuer, vous l’aviez commandée spécialement pour moi. La police découvrira qui la conduisait mais c’est vous qui, m’ayant suivi dans la rue, m’avez poussé sous les sabots des quatre chevaux. Votre mobile était différent de ce que je pensais. Vous vous moquiez que j’aille en Espagne à la place de votre maîtresse, ce qui vous gênait c’était de me voir éplucher tous ces dossiers, fouiner dans la poussière des archives, me faire peu à peu une idée du complot en train de se développer, de se nourrir de ces crimes accomplis dans une impunité que je risquais de bouleverser.
— Adriana et son mari prenaient leurs ordres auprès de vous, vous qu’ils surnommaient le « comptable », ne comprenant pas très bien le sens de votre office auprès de madame la marquise.
L’intendant s’assit à sa table de travail, le buste droit, sa poitrine musculeuse si avantageuse qu’elle avalait le cou de taureau.
— Vous saviez que toutes ces successions aboutiraient chez les Fontaine-Lagrange avant d’être dévolues à madame de Listerac. Si celle-ci décédait, Pierre Malaquin recevrait le tout.
Picard, alias Plouarec, les regarda l’un après l’autre avec mépris, finit par ouvrir la bouche :
— Je ne pensais qu’à venger mon frère. Le père m’avait échappé, tué par les guérilleros espagnols dans une embuscade. Le fils devenait ma proie naturelle. Je voulais que tous ces héritages lui reviennent, lui tournent la tête. Je me délectais du moment où, parvenu au faîte d’une immense fortune, il se préparerait à vivre une existence merveilleuse. Alors j’aurais frappé. Je l’aurais tué en lui révélant qui j’étais, ce qu’avait fait son père. Dieu ! quelle jouissance en aurais-je tiré !
— Quel raffinement ! persifla Narcisse. Du grand art mais, voyez-vous, je ne vous crois pas. Oh ! bien sûr ce désir de vengeance vous a soutenu, bercé d’illusions, a donné à votre conscience calculatrice de nobles mobiles. Mais, lorsque les Kerchon moururent, il sera intéressant de savoir comment ils ont pu périr l’un et l’autre en un temps si rapproché alors que vous aviez manigancé pour que leur testament soit institué en faveur du marquis de Listerac.
— Et ce dernier mourut très vite une fois que vous rentrâtes à son service, continua Hyacinthe avec tristesse. Mais vous aviez d’autres raisons de poursuivre votre tâche infâme. Je fus bien sot de ne pas m’en apercevoir plus tôt. Nous nous sommes demandé comment vous pouviez agir dans l’ombre, manipuler, avoir accès à des papiers, des archives si difficiles à lire, à comprendre pour un profane. Il vous fallait une complicité permanente.
— Et quelle complicité ! dit en écho avec une certaine admiration Narcisse.
— Nous étions sur le point d’accuser notre brave fidèle Timoléon, clerc principal, tous les autres clercs, et jusqu’à notre friponne de saute-ruisseau. Mais nous faisions fausse route. Le contenu de ces cartons n’existait pas seulement dans notre étude, mais les copies, quelquefois les originaux, pouvaient être consultés chez d’autres hommes de loi. Chez le vénérable maître Rivière ou ailleurs. Et bien sûr ici même. Surtout ici.
À ce moment-là, une voix cristalline, délicieuse, sensuelle, demanda de loin, avec une passion contenue :
— Joseph ? Seriez-vous dans votre cabinet de travail, mon adoré ?
La jolie marquise de Listerac entra, vêtue d’un négligé de nuit si transparent qu’on ne pouvait rien ignorer de sa nature de femme. La vue des deux avoués Roquebère la pétrifia sur le seuil.